Langue piquante
Du bon goût, de l'authentique et des détournements de langue et de cuisine

J’ai une confession à vous faire : je suis une latiniste. Pire même, j’ai aussi fait du grec. Ceci étant posé, j’ai adoré les deux : étudier ces langues mortes1, j’en suis persuadée, m’a convaincu de l’importance de ne pas figer une langue quelle qu’elle soit. Certes, lire Cicéron, dans le texte, c’est marrant, mais ce ne sont que des bouts d’histoire, c’est comme visiter un musée. C’est cool, mais ça manque de dimension. Le français est magnifique (jusque-là, peu ou prou tous les autres latinistes seront d’accord avec moi) mais il est surtout en vie.
J’ai levé les yeux au ciel en lisant cet article : comme par hasard, une prof de français et de latin se plaint de l’ensauvagement et de la perte d’intérêt pour la langue française des jeunes. Je reviendrai ensuite sur le premier terme parce qu’il mérite à lui seul un bon paragraphe, mais parlons d’abord des jeunes.
Je suis moi-même munie de deux exemplaires de type adolescent ou préadolescente à la maison. J’ai donc tout loisir d’observer ces créatures à la fois dans leur milieu naturel et aussi à l’extérieur, fréquentant la faune propre à leur âge. Et je peux l’affirmer sans coup férir, j’entrave à peu près tout ce qu’iels bavent : parfois iels dead ça. Cette phrase que vous venez de lire, peut-être en souriant, contient plusieurs niveaux et registres de langage, pourtant je suis presque sûre que vous l’avez comprise. On utilise tous et toutes au quotidien plusieurs registres de langage, du plus populaire au plus soutenu. Pour peu qu’on exerce un métier technique, il y a un jargon qui s’y rapporte. Bref, la langue a des dizaines de vecteurs, de façon de voyager, de s’enrichir et d’évoluer.
En réalité, cet article — ou le livre de cette professeure — aurait pu s’appeler “c’était mieux avant!” Que je sache, que les adultes se plaignent du niveau de langage des jeunes, c’est presque aussi vieux que le monde, et ce n’est pas tant la défense d’une langue académique qui est en jeu ici, qu’un rapport asymétrique, où les jeunes créent un langage — et un monde — à elleux, et où les plus agé·es, se sentant exclu·es, en appellent à la seule légitimité de leur usage.
Que ce soit le mot wesh qui soit particulièrement pointé n’est pas innocent ou anodin. Regardons d’ailleurs ce qu’on lui reproche : “le mot s’est répandu pour devenir une ponctuation exprimant quasi toutes les émotions”. C’est amusant, on eut pu en dire autant du mot “putain” ou de l’expression “tu vois” qui ont eu leurs heures de gloire aussi. Mais wesh c’est l’ensauvagement ! 2 Non mais allô quoi?
Certes, explique-t-elle, l’argot a toujours existé, mais avec une infinité de mots, parfois très riches, ce qui n’est pas le cas de wesh, qui vient se glisser dans à peu près tout, sans que les jeunes eux-mêmes n’en comprennent encore le sens.
Le racisme sous-jacent est frappant : ce qui est dérangeant n’est pas tant que la langue bouge, mais précisément d’où viennent les mots. La focalisation sur wesh, et les termes utilisés ne laissent planer aucun doute. Ensauvagement, en particulier : ce mot a une histoire longue et complexe mais son sens actuel lui donne un caractère indubitablement raciste. Il a été récupéré dans la rhétorique de l’extrême droite dans les années 70 et depuis fait florès à intervalles réguliers chez tous les réacs mention droite dure.
En parallèle, je suis tombée sur ceci, partagé par Nora Bouazzouni :
Là encore, il est question de langue : préférer “l’agneau avec de la semoule” au lieu du couscous, c’est aussi une expression du racisme: il faut sauvegarder la cuisine française et ne pas s’ensauvager, même si à l’occasion, on aime goûter des choses exotiques. 3 C’est ce qui explique le succès des restos chinois 4 où on trouve des recettes regroupant diverses influences parfois adaptées au goût européen.
C’est le cas par exemple du babi pangang5. La recette que l’on trouve généralement en Europe est un combo de divers influences et cuisines. On peut vraiment parler de fusion.
Ce n’est pas tout à fait le cas d’autres plats récents, comme la carbonara française ou le French tacos. L’adjectif national n’est pas là pour rien: il ne s’agit pas de faire un plat adapté aux produits locaux — dans le cas d’une carbonara, il y a suffisamment de fromages français intéressants qui pourraient remplacer le pecorino et le parmesan — mais bien de donner une identité différente à un plat en le détournant. Je n’ai rien contre les adaptations, et je crois que la défense à tout crin des recettes “authentiques” n’a pas vraiment de sens : la plupart des recettes classiques ont évolué avec le temps, selon les ressources, les modes, la politique, les scandales alimentaires, la guerre, l’exil de certaines populations … 6 Mais dans le cas du taco, on peut presque parler de déconstruction: comment est-on passé du taco mexicain au french taco, alors que leur seul point commun c’est quatre lettres? En fouillant un peu internet, je suis tombée sur cet excellent article de la non moins excellente Estérelle Payani.
“L’antithèse de l’avocado toast, le what the fuck adolescent du bien-manger. Cet étrange sandwich entend épancher la faim sans fond des millénials en mélangeant allégrement… tout ; et brouille les codes du bon goût. C’est même sa raison d’exister.”
Cela éclaire les choses sous un angle nouveau : au fond, que le taco se soit vu voler son nom n’est qu’un dommage collatéral. Je suppose que c’est l’image du sandwiche chaud, mangé de façon canaille qu’on voulait retranscrire, plus qu’une authenticité mexicaine. La cuisine s’est mise au service de la liberté d’expression : le french taco n’est pas qu’un délire calorique et gustatif, c’est aussi une manière de crier sa singularité, tout autant que son appartenance à un certain groupe, son droit à la création, quitte à bafouer toutes les règles de la diététique et de la société. 7 L’assiette est le premier lieu des transgressions : dès l’enfance, on nous inculque la bonne façon de manger, et de se tenir à table, on nous parle d’équilibre alimentaire, de comment composer des menus sains. 8 Très tôt, on oppose donc une bonne façon de manger à une moins bonne : ce n’est pas qu’une question de malbouffe 9, c’est aussi une série de rites et de codes sociaux, sur ce qui se mange, comment, avec qui et pourquoi. Que cette recette soit née à Lyon, dans l’univers des mères lyonnaises, et d’une certaine idée de la cuisine française classique, n’est sûrement pas un hasard. Est-ce que ça élève le niveau de la gastronomie? Non, et on s’en fout, ce n’est pas ce qui en est attendu : se nourrir remplit plusieurs fonctions, 10 dont la moindre est la recherche d’étoiles. On veut avant tout donner du carburant au corps, passer un bon moment, parfois un message, on veut s’affirmer à travers nos assiettes ou nos choix alimentaires. Peu importe qu’ils soient jugés de mauvais goût.
Si j’en reviens à mon sujet initial, c’est aussi ce que peu ou prou, on a reproché à cette Queen. Dans son genre, c’est une génie : en terme de linguistique pure, ses textes sont riches à souhait, pleins de trouvailles, d’emprunts, de néologismes. Mais pour certains pisse-froids, le fait de s’approprier la langue, d’y apporter des mots d’autres origines, d’autres contextes linguistiques, c’est une atteinte au bon goût et au bon français : 11 concernant Aya, c’est surtout du racisme et de la misogynie. 12 Ce n’est pas tant qu’elle triture ou retourne la langue qui gêne, mais à la fois qu’elle utilise des mots notamment d’origine africaine ou créole, et qu’elle le fasse en tant que femme noire.
“(cela) instaure une barrière imaginaire entre le français du dehors – « exotique » — et le français du dedans – assimilé à la langue de Molière. En ce sens, Aya Nakamura aurait toute latitude pour chanter en français à Bamako, mais le faire à Paris, dans une cérémonie qui engage l’image de la France, devient, pour certains, une hérésie.”
La langue véhicule nos idées : on ne reviendra pas sur l’usage de l’inclusif et du sempiternel débat sur le point médian. Ou sur le terme “autrice” dont on nous rebat les oreilles de sa supposée laideur. Mais les crispations sont du même ordre : ce n’est pas la langue française qu’on saccage — d’ailleurs, il en va de la langue comme du terroir, les gens en ont une conception qui relève plus du fantasme que de la réalité — mais une certaine idée d’un ordre établi, dans une société rangée. Ou le masculin l’emporte sur le féminin, et la tournure classique sur le verlan, les anglicismes 13 ou autres ensauvagements.
On se nourrit, au sens propre et figuré, de l’échange de cultures. A condition qu’il n’y subsiste pas des traces de colonialisme ou d’assimilation forcée, et pour autant qu’une tradition ne s’affirme pas supérieure à l’autre : sinon c’est de la vampirisation, et pas du partage mais de la coercition. 14 Dans l’assiette comme dans les chansons, ou la communication au sens plus large, il est souvent question de pouvoir : faire une carbonara à la française, avec de la crème et du lard, symbole franco-français par excellence, plutôt que de se baser sur l’émulsion œuf fromage et la mantecatura 15 c’est se différencier de l’original, 16 non seulement au niveau des ingrédients mais aussi de la technique, pour en créer une version qui on l’espère sera préférée, et considérée comme meilleure dans l’absolu. On pourrait cesser d’utiliser le mot, mais alors il n’y aurait plus de comparaison possible et plus de rapport de domination. 17
J’adore cuisiner, et j’aime écrire ou peut-être l’inverse : parfois, je prépare un taboulé libanais 18 et une sauce toum, parfois, je mélange des ingrédients qui a priori n’ont rien à voir ensemble et ne correspondent à aucune recette connue. J’utilise irréfragable et les bails dans la même phrase, ou truchement et bath. Je pioche selon le moment dans un catalogue de recettes et d’ingrédients que je choisis — ou non — de réinterpréter à ma sauce. Je fais régulièrement des carbonara, versione italiana j’adore ça, et j’avoue que parfois, même si certaines adaptations me paraissent étranges, 19 je ne rechignerai sans doute pas à y plonger la fourchette. Au fond, c’est ce qui est fascinant dans ces deux mondes, de mots ou de casseroles : leur aptitude à bouleverser nos habitudes et à questionner nos certitudes. Yes, we can !
En ce qui concerne le latin, le cas est plus difficile à trancher, voir ce résumé.
Comme on me le faisait remarquer judicieusement sur bluesky, wesh c’est de l’arabe, pas du berbère : d’ailleurs, on dit Amazigh pour le peuple ou Tamazight pour la langue.
D’après la définition: qui (dans la perception occidentale) est perçu comme étrange et lointain et stimule l'imagination. Souvent citées parmi les plats préférés en France, la pizza ou la paëlla, ne sont pas vraiment perçues comme exotiques.
Les communautés chinoises en Europe ne sont pas aussi homogènes qu’on le pense généralement et constituent souvent des diasporas : certaines communautés viennent de Chine continentale, d’autres de pays comme le Cambodge, le Laos ou le Vietnam. Au fil des périgrénations et de l’établissement dans divers pays, leurs cuisines se sont imprégnées de vécus, et de cultures différentes. Quant à la cuisine en Chine, nous n’avons en Europe qu’une toute petite idée de ce qui se mitonne réellement dans ce pays si vaste, avec une variété immense du nord au sud. Je conseille la série l’origine des saveurs, si elle est toujours sur Netflix.
Le babi pangang a été rapporté des colonies néerlandaises (qui deviendront plus tard l’Indonésie) au XIXe siècle, aux Pays-bas et en Europe ensuite. Le plat n’était pas très apprécié à son arrivée: trop gras, trop épicé. Il est devenu populaire avec le succès de restos sino-indonésiens dans les années 60/70 qui vont adapter la recette pour les palais plus “fades” des bataves.
Le saviez-vous ? La vraie recette (la plus ancienne) de l’osso bucco ne contenait pas de tomates. La salade César à l’origine ne contenait pas de poulet, la tartiflette date au bas mot des années quatre-vingt, la piccata di pollo malgré son nom est née en Amérique, et on peut continuer comme ça longtemps.
Ça ne m’en fera pas manger plus, rassurez-vous, j’ai goûté et ce n’est définitivement pas le genre de choses que j’apprécie. Mais j’aime les expressions subversives.
Je lisais ces derniers jours un anglophone en goguette en France et très surpris dernièrement du nombre de messages de type “manger, bouger” et “cinq fruits et légumes par jour” fleurissant partout et dont il s’était senti inondé.
Bien sûr, le french taco avec son apport en calories, gras et protéines constituent un archétype de repas déséquilibré. Pour autant, est-ce toujours de la malbouffe ? C’est ainsi qu’on qualifiait le hamburger avant de se voir imposer des burgers gastro, et on pourrait en dire autant de bien des sandwiches.
Jamais mieux compris ça que quand mon fils, en maternelle, s’est mis à refuser les bâtonnets de carottes et autres goûters “sains” et “maison” que je lui préparais avec amour pour quémander des barres chocolatées industrielles et autres fromages en tube. Comme ses copains.
Et ce bon goût et ce bon français, sont-ils dans la pièce avec nous en ce moment?
Un terme existe spécifiquement pour les femmes noires, qui regroupe ces deux discriminations, qui vont souvent de pair : la misogynoir(e).
Aya a d’ailleurs magnifiquement répondu à ses détracteurices, en samplant un bout d’Aznavour, franco-arménien et de la chanson For me formidable que je ne vous fait pas l’injure de vous présenter, avec ses jeux de mots en anglais et qui a tout juste soixante ans.
Le nombre de restos gastronomiques surfant sur la fusion food, toujours à deux doigts de l’appropriation culturelle : si on devait en donner une définition, ce serait utiliser en tant que “dominant” tout ou partie des apports d’une communauté minorisée, sans leur en accorder le crédit et les profits qui en découlent. Il va sans dire qu’il n’est pas interdit aux blanc·hes d’utiliser la sauce soja, ou le kimchi mais qu’iels devraient mentionner leurs inspirations. On peut aussi prioriser les chef·fes racisé·es et donc leur filer du fric directement (ce sujet de la répartition des rémunérations en resto mériterait sûrement une NL à lui seul).
La technique qui consiste à ajouter un peu d’eau de cuisson des pâtes pour lier et épaissir la sauce. En général, on termine d’ailleurs la cuisson des pâtes dans celle-ci.
Recette qui rappelons-le, ne s’est fixée que très récemment, concomitamment à une politique d’extrême droite appellant au repli identitaire et à la fierté nationale.
D’aucuns me parleront d’hommage : j’y crois autant qu’à un gouvernement de gauche sous Macron, c’est dire.
Au Liban, le taboulé est avant tout une salade d’herbes, persil et menthe, tomates, citron et huile, éventuellement parsemée de grains de boulgour. Très loin donc des “taboulés” que l’on trouve dans nos contrées, composés à grosse majorité de semoule.
La dernière en date, un “summer crab carbonara”, avec comme son nom l’indique du crabe, bien sûr, mais aussi citron, câpres, œufs et pecorino.



C'est marrant, j'avais jamais mis le doigt sur le côté subversif du french taco 🤔 J'ai toujours vu ça comme une hérésie, les tacos c'est tellement bon et en faire ce truc que je trouve sans goût me semblait absurde... Bon, ça me poussera pas à en manger, mais j'ai une vision différente du plat maintenant ! (un peu comme je n'écoute pas Aya parce que sa musique ne me touche pas mais je sais reconnaître sa créativité et le jeu qu'elle met en place avec la langue)
Autrement je suis alignée avec toi, en cuisine comme en langage, j'aime que ça bouge, que ça évolue et les mélanges parfois étranges.